Un petit bâtiment à la périphérie de Jimma, dans les hautes terres éthiopiennes, où l’air sent quelque chose que vous n’avez jamais rencontré et que vous préféreriez oublier. L’odeur est à la fois fécale et florale, une union impossible de pourriture et de miel, comme si quelque chose de beau était en train de mourir lentement et produisait, dans ses dernières heures, une substance d’une valeur terrible. À l’intérieur, dans des cages grillagées à peine plus larges que leur corps, des civettes africaines font les cent pas en cercles serrés et névrotiques. Deux fois par semaine, un gardien immobilise chaque animal à l’aide d’un bâton fourchu, lui soulève la queue et racle une pâte jaunâtre des glandes périnéales avec une spatule en bois. L’animal hurle.
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Il s’agit de la civette. Pendant trois siècles, elle a compté parmi les matières animales fondamentales de la parfumerie classique, aux côtés du castoréum, du musc et de l’ambre gris.
L’utilisation de la civette en parfumerie est si ancienne qu’elle précède la parfumerie en tant qu’activité commerciale. Les agriculteurs éthiopiens récoltent la pâte de civette depuis au moins cinq cents ans. Ce qui rendait la civette indispensable n’était pas son odeur isolée, répugnante à pleine puissance, mais l’effet de la civette en dilution, et plus précisément son effet sur les autres matières. À raison d’une part pour mille, la pâte de civette transformait une composition. Elle lui donnait de la profondeur. De la chaleur. Ce que les parfumeurs appellent la rondeur. La civette adoucissait les transitions entre les notes. Elle ajoutait une chaleur animale que le nez humain interprète, à un niveau subconscient, comme de l’intimité. Comme de la peau. Comme une autre personne, tout près.
La chimie est bien comprise. La civétone, principale cétone macrocyclique de la pâte, se lie efficacement aux récepteurs olfactifs associés à la perception musquée. La pâte contient également de l’indole, du scatole et un complexe d’acides gras. L’indole, en particulier, est une molécule d’une dualité saisissante, présente dans l’absolue de jasmin et dans les matières fécales, responsable de la qualité érotique troublante des deux.
L’éthique de l’élevage des civettes n’est pas ambiguë et ne l’a jamais été. Cette pratique relève purement et simplement de la cruauté. Les civettes sont des animaux nocturnes, solitaires et semi-arboricoles, dont le territoire naturel s’étend sur plusieurs kilomètres. En captivité, elles sont confinées dans des cages d’environ soixante centimètres de long sur quarante de large. Le stress de l’enfermement augmente la sécrétion des glandes périnéales, une réaction physiologique connue, raison pour laquelle les cages sont maintenues à cette petite taille. Le stress n’est pas un sous-produit du système. Le stress est le mécanisme.
Ce qui a changé n’est pas un événement unique, mais une accumulation progressive de pressions venues de plusieurs directions à la fois. Le mouvement de défense des animaux. Les réglementations européennes. Et la pression la plus simple de toutes : la chimie synthétique avait progressé au point que des alternatives existaient.
La grande ironie du déclin de la civette est que la molécule qui a scellé son obsolescence, la civétone, a été synthétisée pour la première fois par Leopold Ružička à l’ETH Zurich en 1926. Il a fallu des décennies pour que l’économie rattrape la science. Mais à mesure que les muscs synthétiques se perfectionnaient, d’abord les muscs nitrés, puis les muscs polycycliques, puis les muscs macrocycliques, l’avantage économique de la civette naturelle s’est érodé.
Les grandes maisons de parfum ont discrètement retiré la civette naturelle de leur palette. Les reformulations ont, pour la plupart, été habiles. Les consommateurs ne l’ont pas remarqué. Ce qui manquait, ce que déploraient les puristes, était une qualité particulière de profondeur, une certaine tonalité sauvage que les synthétiques approchaient sans tout à fait l’atteindre.
L’argument des traditionalistes est chimiquement plausible. La pâte de civette naturelle contient des dizaines de constituants mineurs. Cet argument est également moralement indéfendable. L’écart entre une note de civette naturelle et une note de civette synthétique n’est perceptible que par des nez entraînés, dans des conditions contrôlées. C’est une nuance. Et le prix de cette nuance est un animal dans une cage, faisant les cent pas en cercle, raclé avec une spatule tandis qu’il hurle. Aucune nuance ne vaut cela.
La question la plus difficile, celle à laquelle l’industrie n’a pas encore pleinement fait face, n’est pas de savoir s’il fallait abandonner la civette. Il le fallait. Elle l’a été. La question est de savoir ce que cet abandon révèle de la relation de la parfumerie au monde naturel dans son ensemble. Le castoréum nécessitait de tuer l’animal. Le musc naturel, provenant du chevrotain porte-musc d’Asie centrale, nécessitait de tuer l’animal et a presque conduit plusieurs espèces à l’extinction. L’ambre gris, grande exception, est recueilli sur les plages.
Le schéma est constant : la parfumerie a bâti son vocabulaire animal sur des substances obtenues par l’exploitation, puis, lorsque cette exploitation est devenue insoutenable, elle a remplacé ces substances par des synthétiques et est passée à autre chose.
L’histoire de la civette est, en fin de compte, une histoire des limites de la tradition comme justification. La parfumerie classique s’est construite sur des pratiques qui ne résistent pas à l’examen, et la réponse appropriée à ce fait n’est pas la nostalgie, mais l’honnêteté. Les civettes de Jimma ne sont pas des symboles. Elles ne sont pas des métaphores d’un âge d’or perdu. Ce sont des animaux en cage. Les compositions qui les utilisaient étaient belles. Certaines étaient des chefs-d’œuvre. Mais la beauté du résultat ne rachète pas la cruauté de la méthode.
Toutes les cages de Jimma n’ont pas été vidées. Mais l’industrie qui les remplissait a, pour l’essentiel, trouvé une autre voie. Ce n’est pas un triomphe. C’est une correction, attendue depuis des décennies, et la réponse appropriée n’est pas la célébration, mais la ferme résolution, calme et dépourvue de sentimentalisme, de se souvenir de ce qui a été fait et de ne pas recommencer.
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