Benjoin : Encens d'église devenu note de fond

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Dans les forêts d’altitude du Laos, le long de versants montagneux suffisamment arrosés pour entretenir une couverture tropicale dense, mais assez élevés pour rafraîchir l’air jusqu’à une douceur presque tempérée, pousse un arbre que l’on blesse délibérément depuis des siècles. Cet arbre est le Styrax tonkinensis, une espèce décidue de taille moyenne à l’écorce argentée et à l’apparence quelconque. Laissé tranquille, il vivrait sa vie sans attirer particulièrement l’attention. Mais on ne le laisse pas tranquille. Environ sept ans après sa plantation, puis à intervalles réguliers, des ouvriers entaillent son écorce à la machette, assez profondément pour déclencher sa réaction de défense. De ces blessures s’écoule une résine blanc jaunâtre pâle qui durcit au contact de l’air en larmes fragiles et parfumées.

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Cette résine, c’est le benjoin. Son histoire est l’une de celles qui ont discrètement compté dans le récit des matières aromatiques : une substance qui relia les temples d’Asie du Sud-Est aux cathédrales de l’Europe médiévale, servant à la fois d’encens, de médicament, de cosmétique et de conservateur.

Il existe deux principaux types de benjoin dans le commerce. Le benjoin de Siam, issu du Styrax tonkinensis, est principalement récolté au Laos. Il est considéré comme la qualité la plus fine : plus clair, plus riche en vanilline, plus doux et plus délicat. Le benjoin de Sumatra, issu du Styrax benzoin, provient de l’île de Sumatra, en Indonésie. Il est plus sombre, plus balsamique, avec une facette plus tranchante due à sa teneur plus élevée en acide cinnamique.

Le mot « benjoin » lui-même porte la trace de son voyage. Il vient de l’arabe luban jawi, qui signifie « encens de Java ». Ce terme fut déformé en latin médiéval en benjui, puis en benzoe, avant de devenir benzoin. Le terme chimique « acide benzoïque », isolé pour la première fois de la résine de benjoin au XVIe siècle, tire son nom de la même source. Il en va de même pour « benzène ». Toute la famille « benz- » de la nomenclature chimique remonte à une résine récoltée sur des arbres d’Asie du Sud-Est et vendue sur les marchés du Moyen-Orient sous un nom commercial arabe.

En parfumerie, le benjoin occupe une niche précise et importante. C’est une note de fond, l’une des matières qui donnent à une composition sa base persistante. Sa contribution particulière est la chaleur. Non pas la chaleur lumineuse et résineuse du labdanum, ni la chaleur fumée du vétiver, mais une chaleur douce et enveloppante qui évoque la proximité de quelque chose de sucré et légèrement poudré.

Le caractère vanillé et balsamique du benjoin en fait un partenaire naturel pour certaines autres matières. Il apparaît fréquemment dans les accords ambrés. Il est utilisé dans les compositions poudrées, où sa douceur renforce l’effet de l’héliotrope, de l’iris ou de la violette. Il sert aussi, et c’est peut-être là son rôle le plus important, de fixateur.

Les forêts du Laos, où est produit le meilleur benjoin de Siam, ne sont plus ce qu’elles étaient. La déforestation y a été sévère. Entre 1990 et 2020, le Laos a perdu environ 25 % de sa couverture forestière primaire, selon les données de l’Évaluation des ressources forestières mondiales de la FAO. Les arbres du genre Styrax n’échappent pas à cette pression.

La situation à Sumatra est peut-être pire encore. L’île a connu l’une des déforestations les plus spectaculaires de la planète, sous l’effet de la culture du palmier à huile, de l’exploitation du bois à pâte et de l’industrie minière.

L’histoire sacrée du benjoin mérite que l’on s’y attarde. Lorsque le benjoin est brûlé dans un temple, qu’il soit bouddhiste, hindou ou chrétien, il n’est pas consumé pour ses propriétés chimiques. Il l’est pour sa capacité à transformer un espace. La fumée emplit l’air d’une douceur à la fois balsamique et enveloppante. Les fondements neurologiques de cet effet sont bien documentés : la vanilline et les composés apparentés activent des récepteurs olfactifs d’une manière que le cerveau associe à la chaleur, à la sécurité et à la nourriture.

Les alternatives synthétiques au benjoin conviennent à la plupart des usages commerciaux. La vanilline peut être produite à moindre coût à partir de lignine ou de gaïacol. Mais le benjoin naturel contient des composés à l’état de traces, des constituants mineurs qui influencent le caractère général du parfum. Ces traces sont, en un sens, l’autobiographie de l’arbre, une histoire chimique de sa vie écrite dans les molécules. La vanilline synthétique n’a pas d’autobiographie.

Il existe un village laotien appelé Ban Na Ouane, dans la province de Luang Prabang, où le benjoin est récolté depuis au moins quatre cents ans. Les arbres poussent sur les versants au-dessus du village, dans une forêt qui n’a pas été préservée dans un état vierge, mais activement gérée au fil des générations grâce à des cycles de plantation, d’incision et de renouvellement. Le savoir concernant le moment où il faut couper, la profondeur de l’entaille, les arbres à inciser et ceux à laisser tranquilles se transmet oralement, des parents aux enfants.

Ce système est fragile. Il dépend de la continuité. Lorsqu’une génération de jeunes quitte le village pour des emplois urbains, le savoir part avec elle, ou plutôt, il ne part pas avec elle, car il ne peut pas être rangé dans une valise.

L’encens des églises. La note de fond de mille parfums. La racine étymologique de toute une famille de composés chimiques. Une matière sacrée en déclin dans un monde séculier, suintant d’arbres blessés dans des forêts qui rétrécissent chaque année. Le benjoin pose la même question que le vétiver haïtien et l’ylang-ylang des Comores : que devons-nous aux lieux d’où proviennent nos matières ? Pas comme exercice marketing, ni comme une histoire imprimée sur une boîte, mais comme une dette réelle, payable en quelque chose de plus tangible que la gratitude.

La fumée s’élève. Les forêts rétrécissent. La question reste ouverte.

Cette matière dans Albâtre Sépia : Albâtre Sépia. Sept extraits à 20 %, une collection. Le Coffret découverte les réunit tous en 2 ml.

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